Le consentement et la culture du viol
Princes et princesses de Michel Ocelot (1999)
Depuis 2017, les dénonciations du harcèlement sexuel, des agressions sexuelles et des viols envers les femmes au travers du mouvement #MeToo aux viols de Mazan permettent de questionner notre rapport à la culture du viol. Pour autant, les frontières entre la responsabilité de l’agresseur et celle de la victime sont encore floutées par le discours social. La culture du viol est défini par un ensemble de pratiques sociales et de mécanismes institutionnels qui contribuent à normaliser de manière systématique la violence sexuelle (Ricci, 2025). La notion de consentement est en constante évolution jusqu’à une modification de loi en octobre 2025 qui inscrit explicitement dans le code pénal la notion de non-consentement de la victime pour qualifier le viol et les autres agressions sexuelles. Toutefois, le consentement des victimes est presque systématiquement remis en cause dans le contexte de nombreux mythes sur le viol qui perdurent. Le film Princes et Princesses réalisé par Michel Ocelot en 1999 aborde le thème du consentement de manière pédagogique et métaphorique.
Princes et Princesses est un long-métrage dans lequel deux jeunes et leur mentor se rejoignent dans un cinéma désaffecté pour inventer des histoires. On traverse avec eux les époques et les lieux du monde dans lesquels le garçon et la fille incarnent les personnages. L’histoire qui nous intéresse est celle intitulée “Le Château de la Sorcière”. Au Moyen-Age, un roi offre la main de sa fille à quiconque entrera dans le château d’une sorcière. Les tentatives de plusieurs princes s’avèrent être des échecs. Un jeune paysan entre dans le château en demandant la permission d’entrer. La sorcière se révèle finalement peu menaçante, et le garçon décide de rester avec elle. Dans ce développement, nous nous intéresserons à décrypter comment cette histoire illustre comment la culture du viol permet de justifier le non-consentement des femmes dans le contexte des agressions sexuelles.
Les méthodes d’inversion de la responsabilité chez les victimes

“L’abominable sorcière doit être vaincue, et le roi vénéré accordera la main de sa fille la princesse au prince qui pénetrera dans le château de cette exécrable créature.” Cette phrase d’annonce au village cadre l’enjeu pour les princes. Cependant, elle n’explique pas les raisons pour lesquelles la sorcière serait dangereuse. Nous savons simplement que ce qui la rend dangereuse, c’est son château, sa forteresse. On sait aussi que son château empêche les princes de la neutraliser. On peut faire une analogie entre la forteresse de la sorcière et le non-consentement dans les relations sexuelles. En effet, le refus de laisser accéder les princes dans son château la rendrait dangereuse. Cela lui vaudra d’être disqualifiée socialement avec le statut de sorcière. La conséquence de cette exclusion sociale est que davantage d’hommes tentent par la force, la pression et la violence, d’y pénétrer. L’inversement de la culpabilité après une agression consiste à reprocher à la femme qui subi les agression d’en avoir été la cause. Le récit est efficace pour parler de l’inversion de la culpabilité. La culture du viol inverse le récit en commencant par la fin : “elle était habillée de telle manière”, “elle avait bu”, “elle n’a pas dit non”. Il s’agit de savoir où on met le focus, car si on se concentre sur les actions visibles, reste uniquement l’agression des princes envers la sorcière.
La décrédibilisation de la sorcière ne se base sur aucun fait. Le spécialiste en rhétorique Clément Viktorovitch a défini la technique de manipulation qu’il nomme la “post-vérité” pour expliquer la manière dont le discours politique tend à flouter la frontière entre le vrai et le faux (Viktorovitch, 2025). En affirmant des faits erronés dans le discours public, on peut alors imposer un récit en distordant le rapport au vrai et à l’esprit critique. Les qualificatifs rabaissants, dénigrants et disqualifiants envers la sorcière n’ont pour intérêt que d’insuffler de la peur envers elle, et donc une envie de vengeance. La réalité n’a plus d’importance, seules restent les émotions que l’on ressent face au discours car elles, sont bien réelles.
Dans l’histoire, la princesse est la femme que les princes désirent épouser, et la sorcière est l’ennemie. La vision dichotomique des femmes est une tendance à les classer dans deux catégories dans des pôles opposés : la maman ou la putain. La femme parfaite est la femme douce, dévouée, qui répond et priorise les besoins de l’homme du foyer. Dans le récit, la princesse doit épouser le prince qui vainc la sorcière sous les ordres de son père. Elle est objectifiée au point que son consentement n’est pas un sujet. A l’inverse, les femmes qui remettent en question les injonctions très strictes de la féminité se voient rabaissées, rejetées, voire violentées. Exprimer ses limites ou ses besoins, c’est prendre le risque d’être catégorisée comme une menace pour l’épanouissement de l’homme. Etant donné les conséquences sur le bien-être des femmes (dans le mythe des sorcières : littéralement être brûlée vive sur le bûcher), les femmes ont tout intérêt à répondre à ces critères. Ironiquement, à vouloir répondre à l’infinie liste d’exigences pour être une femme bien, le risque est de basculer du côté de la folle, de la chiante, de la sorcière.
Le but pour conquérir le cœur de la princesse est de pénétrer le château. Pourtant, tous les princes choisissent des moyens agressifs pour y parvenir. En partant de la rhétorique selon laquelle la sorcière est dangereuse, les princes usent de leur force et de violence : un bélier, un bélier encore plus massif, des canons, et même le feu. “C’est dommage, l’objectif c’était d’y entrer, pas de le détruire”. La guerre est déclarée à la sorcière, avec les moyens et la colère qui y sont associés. Alors que l’annonce parlait de rentrer dans le château, les princes ont extrapolé le message en entendant que la seule manière d’y rentrer serait par la force. Cette technique de manipulation s’appelle le dog whistle ou “signal codé” en français (Viktorovitch, 2025). C’est un message formulé de façon à être compris différemment selon l’audience : le grand public entend quelque chose d’anodin, tandis que le groupe cible reçoit un appel à l’action ou une incitation implicite. Ainsi, l’insinuation “le roi vénéré accordera la main de sa fille la princesse au prince qui pénetrera dans le château de cette exécrable créature” est une incitation voilée à détruire son château, voire à violenter ou éliminer la sorcière. C’est une technique largement employée dans les groupuscules violents, car elle permet à l’auteur de nier toute intention explicite et de se dédouaner de sa responsabilité.
Le paysan est le personnage principal de l’histoire. Dans la foule, il regarde les princes tenter d’accéder au château et déclare : “je pénétrais dans le château, et je sauverais la princesse”. La foule se moque de lui. Son statut de paysan ne le rend pas digne de se mesurer aux princes. Il subit un classisme qui le discriminent dans sa non-appartenance à la classe sociale des princes. Dans le contexte des agressions sexuelles, il y a une croyance répandue que les auteurs seraient pauvres ou racisés. Ceux-ci sont alors ostracisés voire exclus socialement sur la base de préjugés négatifs, or jusqu’à 90% des agressions sexuelles sont commises par un proche de la victime, toutes classes confondues, les études ne montrent pas de surreprésentation des hommes pauvres parmi les agresseurs sexuels dans la population générale (Debauche, 2018). Le paysan, en dépit de son manque de crédibilité aux yeux des autres, dépasse les stéréotypes à son encontre.

Le paysan fait alors quelque chose auquel aucun prince ni paysan n’avait jusqu’alors pensé. Il avance, dépose son unique arme de guerre, son couteau, au sol et toque à la porte. Ici, on y voit une métaphore du consentement. Il s’agit simplement de demander l’accord de la personne avec de “pénétrer” sa maison. Alors, de la même manière que ce comportement semble exceptionnel, la réponse de la sorcière l’est tout autant : elle ouvre la porte. Le paysan fait preuve d’un comportement pro-social qui se détache de la culture des princes, la violence, mais aussi la culture des paysans, la raillerie et la curiosité malsaine. Le paysan est moqué pour ce qu’il représente, et pour croire qu’il pourrait se mesurer aux princes. Le masculinisme tient en cela à considérer les hommes comme étant discriminés par les femmes, et vise ainsi à “récupérer” le pouvoir et les droits des hommes. Il inclut des attitudes agressives et dévalorisantes. Le paysan fait preuve de curiosité, d’écoute, de politesse, des caractéristiques considérées comme appartenant aux femmes, donc dévalorisées. Il se détache de la norme qui lui a été attribuée en tant qu’homme, et cela lui vaut d’être exclu de son groupe d’appartenance, tout comme sa décision finale de rester avec la sorcière, à la surprise générale.
En compagnie du paysan, la sorcière enlève des barrières de protection. Au cours de la visite du château, elle enlève son casque de sorcière qui lui sert pour se protéger des attaques. Elle se dévoile, sans son masque, elle est en sécurité pour être elle-même. S’enlaidir pour éviter les agressions sexuelles, c’est un outil de protection bien connu des femmes. Les femmes qui s’apprêtent à sortir le soir mettent une tenue plus couverte pour sortir dans la rue et prendre le métro, avant d’être dans un lieu plus sécurisé pour elles et de s’habiller à leurs goûts sans craindre les agressions. Avec le paysan, elle se sent en sécurité, et peut montrer son vrai visage et abandonner les stratégies de fuite, de figement ou de contre-attaque.
A l’abri des menaces extérieures dans le château, nous découvrons en même temps que le paysan le monde intérieur de la sorcière. Elle présente ses ingénieries pour se défendre des attaques, ses ébauches, ses écrits, ses dessins. Elle dévoile aussi son caractère, drôle, spontanée, authentique. Elle n’a plus peur de s’ouvrir. Elle se définit en partie par ce qu’elle a subi, à savoir les machines qu’elle invente pour se défendre des intrusions. La sorcière montre alors la résilience dont elle a fait preuve au travers de son exclusion sociale. La résilience est définie comme la capacité d’un individu à utiliser ses facteurs de protection de manière à conserver ou retrouver un niveau de fonctionnement adéquat ou une bonne santé mentale à la suite d’adversités ou d’évènements traumatiques (Meng et al., 2018). La qualité des relations, notamment par le partenaire de vie contribuerait à la résilience des adultes victimes d’agressions sexuelles (Lind et al., 2018). Le paysan est un soutien pour la sorcière , si bien qu’il choisit de rester au château avec elle. En France en 2026, 17% des personnes de 15 ans et plus, soit près de 10 millions de personnes, adhèrent au sexisme hostile. Cette problématique est systémique et nous la retrouvons en thérapie individuelle avec les patientes.
Un cas clinique
Lorsque je rencontre L., j’identifie assez rapidement un schéma de punition. En thérapie des schémas, le schéma de punition se forme souvent dans un environnement dogmatique où l’erreur est systématiquement punie de manière physique, verbale ou émotionnelle. La personne intègre alors que faire une erreur signifie être une « mauvaise personne ». Elle a une très basse estime d’elle-même, allant jusqu’à la détestation de soi, elle considère mériter d’être malheureuse. Plusieurs facteurs expliquent cette image négative d’elle-même. Elle a grandi dans un foyer violent. Plus tard, ses relations avec les hommes ont amplifié la notion que la violence était omniprésente dans ses rapports aux autres, elle en serait le dénominateur commun, donc selon elle la cause, comme une prophétie autoréalisatrice.
C’est lors d’une fin de séance, que survient un évènement traumatique refoulé : un viol. Le déni est extrêmement fort au cours des séances suivantes, elle souhaite garder ce souvenir aussi inexistant qu’il puisse l’être pour elle. Pour cause, lorsqu’elle l’aborde, elle en vient à l’idée qu’elle a causé ce crime. D’ailleurs, cette part d’elle qui se sent coupable ne considère pas ça comme un crime car elle questionne le fait qu’elle ait assez montré son consentement. La notion de responsabilité et de culpabilité est extrêmement présente chez elle. Et pour cause : il s’agit là bien d’un mécanisme induit de manière systémique. Pendant l’événement, une partie de son entourage remet en question son vécu, la questionne “tu es sûre que tu n’exagères pas ?”.

On fait beaucoup de psycho-éducation, on travaille sur les stratégies de survie, notamment le figement, qui explique pourquoi on ne dit pas non sur le moment. Notre cerveau nous protège de ce qu’on ne peut supporter, et cela nous fige temporairement. On travaille sur les signaux du non-verbal, comment nous, êtres sociaux, sommes à même de savoir qu’une personne n’est pas consentante même si elle ne dit pas explicitement non. On travaille sur la réattribution de la responsabilité envers l’agresseur. C’est un travail dynamique, qui en réalité ne sera jamais abouti. Dans le cabinet, on cherche à déconstruire une croyance qui se reconstruit au dehors. Les films qui glamourisent le viol, les collègues qui murmurent “t’as vu sa tenue”, les discours médiatisés qui encensent des agresseurs condamnés. C’est certes pessimiste, mais les statistiques et la phénoménologie ne nous donnent pas tort quand on dit que la croyance “les hommes sont dangereux” est vérifiée quotidiennement par des faits. La bonne nouvelle pour ma patiente, c’est comme la sorcière qui est avant tout une femme, elle a des facteurs protecteurs de résilience : elle a des amis qui promeuvent la bienveillance et le non-jugement, elle a un travail et fait du sport ce qui favorise son estime d’elle-même. Il n’y a pas de fin heureuse ni dans Princes et Princesses, ni pour les femmes victimes d’agressions sexuelles et de viol, il n’y a que des facteurs qui nous protègent après pour que la vie soit un peu plus douce.
Quel est le film d’animation que tu as analysé d’un œil différent à l’âge adulte ?
Références bibliographiques
Debauche, A. (2018). Quelles données sur les violences sexuelles en France et quelle lecture en faire ? La Santé en action, 448. Santé publique France.
Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. (2026). Rapport sur l’état des lieux du sexisme en France 2026 : La menace masculiniste.
Lind, M. J., Brown, R. C., Sheerin, C. M., York, T. P., Myers, J. M., Kendler, K. S., & Amstadter, A. B. (2018). Does Parenting Influence the Enduring Impact of Severe Childhood Sexual Abuse on Psychiatric Resilience in Adulthood?. Child psychiatry and human development, 49(1), 33–41.
Meng, X., Fleury, M. J., Xiang, Y. T., Li, M., & D’Arcy, C. (2018). Resilience and protective factors among people with a history of child maltreatment: a systematic review. Social psychiatry and psychiatric epidemiology, 53(5), 453–475.
Ricci, S. (2025). Le concept de culture du viol, héritage de luttes contre les oppressions patriarcales et racistes. Nouvelles Questions Féministes, . 44(1), 97-113.
Viktorovitch, C. (2025). Logocratie. Éditions du Seuil.